Escoute, bucheron, arreste un peu le bras :
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des nymphes qui vivoient dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de detresses
Merites-tu, meschant, pour tuer nos deesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du soleil d’esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux pasteur sus un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous perse,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet ; Écho sera sans vois ;
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans,
Et plus le cerf chez toy ne cachera ses fans.

Adieu, vieille forest, le jouet de Zephire,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les flèches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le cœur estonner ;
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu, vieille forest, adieu, testes sacrées,
De tableaux et de fleurs en tout temps revérées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui, bruslez en l’esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent tes meurtriers, et leur disent injures !

Adieu, chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dordoneens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre ;
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sçeu recognoistre
Les biens reçeus de vous, peuples vrayment grossiers,
De massacrer ainsi leurs pères nourriciers !

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô dieux, que véritable est la philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin périra,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira !

De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne :
Neptune quelquefois de blé sera couvert :
La matiere demeure et la forme se perd.

Pierre de Ronsard : Elégie contre les bûcherons de la forêt de Gastine.